
2010
Où sont passés les héritiers de Stanton Peele? Les nouvelles tendances de l'intervention en toxicomanie
Numéro thématique
Depuis la découverte, il y a environ 200 ans, de l'existence de problèmes de dépendance associés à la consommation de certains produits psychotropes, la prise en charge sociosanitaire du toxicomane n'a cessé d'évoluer au gré des croyances et des découvertes concernant ce nouveau champ d'intervention. Considérée pendant longtemps sous le registre de la régulation morale, l'inébriété ou l'ivrognerie fut par la suite prise en charge par les médecins et les spécialistes du comportement, pour lesquels le toxicomane se reconnaissait principalement par la présence de traits ou de caractéristiques individuelles morbides. La toxicomanie fut par la suite considérée comme le symptôme d'une mésadaptation sociale, en appelant ainsi à des interventions davantage orientées vers la rééducation et la réhabilitation des toxicomanes. Au gré des fluctuations sociales et politiques, l'intervention en toxicomanie a donc évolué en privilégiant, selon les cultures et les époques, différentes dimensions renvoyant chacune à différentes stratégies de soins.
C'est ainsi que l'on a pu assister, dans le dernier quart du 20e siècle, à une révolution importante dans le champ de l'intervention, alors qu'une poignée de cliniciens et de chercheurs vont se dissocier du modèle de maladie qui était alors prédominant, pour considérer la toxicomanie dans une perspective davantage sociale et culturelle. C'est à cette époque que le psychologue américain Stanton Peele développe sa théorie de l'assuétude, en insistant sur le fait qu'on ne devient pas dépendant d'une drogue, mais bien de l'expérience antalgique que nous procure cette drogue. Dans un même esprit, au Québec, le Dr Dollard Cormier renverse le postulat clinique de la quête de l'abstinence, en défendant l'idée que l'objectif de l'intervention auprès de certains usagers puisse être la consommation contrôlée. S'inspirant de cette nouvelle façon de considérer la toxicomanie, de nouvelles pratiques d'intervention seront dès lors instaurées sous le couvert de cette nouvelle prise en charge psychosociale. Cette perspective aura en effet un impact important sur les modalités mêmes de l'intervention auprès des toxicomanes, entre autres en élargissant la liste des objectifs cliniques de l'intervention, en tenant compte davantage des conditions subjectives du toxicomane, et en établissant de nouveaux critères pour l'évaluation de l'efficacité du traitement. Le rôle de l'intervenant sera aussi appelé à se transformer pour tenir compte de cette nouvelle façon de concevoir la toxicomanie. (…)
Ce numéro spécial de la revue Drogues, santé et société propose donc d'aborder la question des transformations récentes qui ont pu se manifester dans la façon dont s'articule aujourd'hui l'intervention en matière de toxicomanie. À la lumière des développements récents qui se sont manifestés dans ce champ, nous proposons une réflexion critique et théorique à la fois sur la pérennité de la perspective psychosociale en toxicomanie et sur les nouvelles tendances et modalités qui se profilent dans ce champ spécifique de l'intervention. (…)